Matière Noire d'Identité : Définition, Risques et Solutions pour une Visibilité Totale
Aurélien Fontevive
En 2024, 27% des violations cloud impliquaient la mauvaise utilisation de crédentiels dormants, une statistique alarmante qui révèle une faille majeure dans la sécurité des entreprises.
L’identité numérique a cessé de vivre dans un seul endroit. Autrefois confinée dans un annuaire LDAP ou un portail IAM unique, elle est aujourd’hui fragmentée à travers des dizaines d’environnements : SaaS, on-premise, IaaS, PaaS, applications maison et ombres. Chacun de ces environnements héberge ses propres comptes, permissions et flux d’authentification. Cette fragmentation a donné naissance à un phénomène insidieux que les experts appellent la matière noire d’identité (identity dark matter). Il s’agit de la moitié invisible de l’univers des identités, une masse d’entités non gouvernées qui échappent aux outils traditionnels d’administration d’identité et d’accès (IAM) et de gouvernance (IGA). Si votre organisation ne peut pas voir ces identités, elle ne peut pas les sécuriser.
Pourquoi l’IAM traditionnel échoue face à la fragmentation
Les outils IAM et IGA classiques ne gouvernent que la partie émergée de l’iceberg : les utilisateurs et les applications qui ont été pleinement intégrés, mappés et onboardés. Tout le reste reste dans l’ombre.
Le coût de l’onboarding et ses conséquences
Chaque nouvelle application ou modernisée exige un onboarding complexe : connecteurs, mappage de schéma, catalogues d’entités et modélisation des rôles. Ce travail consomme temps, argent et expertise. Résultat ? De nombreuses applications ne franchissent jamais cette étape. Elles opèrent en dehors de la gouvernance d’entreprise, créant une fragmentation massive.
Au-delà du facteur humain : le défi des identités non-humaines
Au-delà de la couche humaine se cache un défi encore plus vaste : les identités non-humaines (NHIs). Les API, les bots, les comptes de service et les processus d’agent-AI authentifient, communiquent et agissent à travers l’infrastructure. Souvent, ils sont introuvables, créés puis oubliés sans propriétaire ni supervision. Ces entités constituent la couche la plus profonde et la plus invisible de la matière noire.
Les composants de la matière noire d’identité
À mesure que les organisations modernisent, le paysage de l’identité se fragmente en plusieurs catégories à haut risque. Comprendre ces catégories est la première étape pour reprendre le contrôle.
Applications ombres non gérées
Il s’agit d’applications qui opèrent en dehors de la gouvernance d’entreprise simplement parce que le coût et le temps nécessaires pour les onboarder via les méthodes traditionnelles étaient prohibitifs. Ces applications accumulent des droits d’accès non audités.
Identités non-humaines (NHIs)
Une couche en expansion rapide incluant :
- Les API qui connectent les services entre eux.
- Les bots qui automatisent les tâches.
- Les comptes de service qui permettent à un logiciel d’accéder à un autre. Ces entités agissent sans supervision humaine directe et sans oversight.
Comptes orphelins et obsolètes
Les statistiques récentes sont frappantes : 44% des organisations rapportent plus de 1 000 comptes orphelins. De plus, 26% de tous les comptes sont considérés comme obsolètes (inutilisés depuis plus de 90 jours). Ces comptes sont des portes d’entrée idéales pour les attaquants.
Entités Agent-AI
L’essor de l’IA a introduit des agents autonomes qui effectuent des tâches et accordent des accès de manière indépendante. Ces agents brisent les modèles d’identité classiques car ils ne sont pas de simples utilisateurs humains, mais des entités actives avec des privilèges.
Pourquoi la matière noire d’identité est une crise de sécurité
La croissance de ces entités non gouvernées crée des “angles morts” significatifs où les risques de cybersécurité prospèrent.
L’illusion du contrôle
L’absence de visibilité conduit à une illusion de contrôle. Les équipes de sécurité pensent avoir couvert tous leurs actifs, alors qu’une masse d’identités échappe à leur radar.
Les risques primaires
Les risques découlant de cette obscurité sont multiples :
- Abus de crédentiels : 22% de toutes les violations sont attribuées à l’exploitation de crédentiels valides mais mal utilisées, souvent initiées par des attaques par rançongiciel et faux écrans de panique.
- Failles de visibilité : Impossible d’évaluer ce que l’on ne peut pas voir.
- Échecs de conformité et de réponse : Les identités non gérées sortent des périmètres d’audit et ralentissent les temps d’intervention en cas d’incident.
- Menaces cachées : La matière noire masque le mouvement latéral, les menaces internes et l’escalade de privilèges.
“Dans la pratique, nous observons que les attaquants ne forcent pas toujours la porte principale ; ils exploitent simplement un compte oublié qui traîne dans l’ombre de l’infrastructure. Ces méthodes incluent souvent des arnaques téléphoniques sophistiquées pour obtenir des accès initiaux.”
Passer de la configuration à l’observabilité
Pour éliminer la matière noire d’identité, les organisations doivent opérer un changement de paradigme : passer d’une IAM basée sur la configuration à une gouvernance basée sur les preuves. Cela passe par l’Observabilité d’Identité.
Les trois piliers de la résilience cyber
Selon les experts du secteur, l’avenir de la résilience cyber repose sur une approche à trois piliers :
- Voir tout (See Everything) : Collecter la télémétrie directement depuis chaque application, pas seulement via les connecteurs IAM standards.
- Prouver tout (Prove Everything) : Construire des pistes d’audit unifiées qui montrent qui a accédé à quoi, quand et pourquoi.
- Gouverner partout (Govern Everywhere) : Étendre les contrôles aux identités gérées, non gérées et aux agents-AI.
L’impact sur la conformité RGPD et ANSSI
En France, la conformité au RGPD et aux recommandations de l’ANSSI exige une maîtrise des données personnelles et des accès. Ignorer la matière noire d’identité revient à ignorer des milliers de points de fuite potentiels pour les données sensibles. Une approche d’observabilité garantit que la gouvernance n’est pas simplement affirmée, mais prouvée.
Comparatif : IAM Traditionnel vs Observabilité d’Identité
Pour clarifier l’évolution nécessaire, voici une comparaison des approches.
| Critère | IAM Traditionnel | Observabilité d’Identité |
|---|---|---|
| Périmètre | Applications onboardées uniquement | Tous les environnements (SaaS, Cloud, On-prem) |
| Type d’identités | Principalement humaines | Humaines + Non-humaines (API, Bots, Agents) |
| Visibilité | Connexion explicite nécessaire | Télémétrie directe et continue |
| Gestion | Configuration manuelle | Preuve basée sur l’audit et la donnée |
| Réactivité | Lente (détection manuelle) | Rapide (alertes en temps réel) |
Étapes actionnables pour sécuriser votre périmètre
Reprendre le contrôle de votre matière noire d’identité nécessite une méthodologie structurée. Voici les étapes clés à suivre.
- Audit des angles morts : Identifiez les applications critiques qui ne sont pas connectées à votre IAM central. Listez les comptes de service et les API non documentés.
- Inventaire des entités non-humaines : Cartographiez les bots, agents et comptes de service. Assurez-vous que chaque entité a un propriétaire humain responsable.
- Déploiement de la télémétrie : Installez des agents ou des connecteurs de télémétrie capables de remonter les logs d’authentification depuis les environnements “ombres”.
- Nettoyage des comptes orphelins : Automatisez la désactivation des comptes inutilisés depuis plus de 90 jours.
- Mise en place de l’audit unifié : Centralisez les logs d’accès dans un SIEM ou un outil dédié pour avoir une vue unique.
- Extension des politiques : Appliquez des politiques d’accès conditionnel (Zero Trust) aux nouvelles catégories d’entités identifiées.
Exemple concret : Le cas d’une banque française
Une banque de détail française a découvert, lors d’un audit d’observabilité, plus de 3 000 comptes de service actifs créés par des développeurs lors de projets Agile. Aucun de ces comptes n’avait de politique de rotation de mot de passe. En appliquant une stratégie d’observabilité, ils ont pu réduire leur surface d’attaque de 40% en moins de trois mois, simplement en identifiant et sécurisant cette couche cachée.
L’apport de l’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle joue un rôle double. D’un côté, elle contribue à la complexité via les entités Agent-AI. De l’autre, elle est essentielle pour analyser la masse de données de télémétrie générée. L’IA permet de détecter des anomalies comportementales subtiles qui signaleraient une compromission, tâche impossible pour un analyste humain face à des millions d’événements.
L’approche Orchid Security
Des entreprises comme Orchid Security poussent cette vision plus loin. Elles considèrent que la résilience cyber future réside dans une infrastructure d’identité qui opère comme une observabilité pour la conformité et la sécurité : voir comment l’identité est codée, comment elle est utilisée et comment elle se comporte.
En unifiant télémétrie, audit et orchestration, ces solutions permettent de transformer la matière noire d’identité en vérité actionnable.
Conclusion : Transformer l’invisible en action
La matière noire d’identité n’est pas un concept théorique, c’est une réalité tangible qui expose les entreprises à des risques immenses. Les outils traditionnels ne suffisent plus face à la fragmentation des applications et à l’explosion des identités non-humaines.
L’adoption d’une approche d’Observabilité d’Identité est la seule voie pour garantir une sécurité pérenne. Il ne s’agit plus seulement de configurer des accès, mais de prouver en temps réel qui fait quoi au sein de l’infrastructure.
La prochaine étape pour votre organisation est d’évaluer votre visibilité actuelle : savez-vous exactement combien de comptes non-humains actifs vous possédez aujourd’hui ? Si la réponse est non, il est temps d’agir. Cette vigilance doit aussi s’étendre aux arnaques cryptomonnaies et fraudes par email qui exploitent les mêmes failles de visibilité.